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Svpat M...

"Je ne suis pas un élu qu’on porte à la boutonnière " mais il mérite bien notre hommage !

8 Janvier 2012 , Rédigé par svpat-maah-renaud

Jack Ralite refuse la Légion d’honneur pour la quatrième fois

http://blogs.rtl.be/champselysees/files/2012/01/legion-dhonneur1.jpgDans un communiqué, l’ancien sénateur et ex-ministre communiste de la Santé, Jack Ralite, indique qu’il refuse la Légion d’honneur qui lui a été décernée à l’occasion de la promotion du Nouvel An. « Je n’ai pas refusé trois 
fois la Légion d’honneur sous la gauche pour l’accepter 
une fois sous la droite », déclare Jack Ralite, qui indique ne pas avoir « été prévenu ». « Je suis seul de gauche au milieu d’un lot de la majorité (...). Je ne serai pas de la fermeture de 2011 pas plus que je n’ai été de l’ouverture (sarkozyste – NDLR) de 2007. Je ne suis pas un élu qu’on porte à la boutonnière », poursuit l’ancien sénateur, pour qui « sa » Légion d’honneur consiste à « retrouver » 
les artistes croisés au cours de son long engagement 
en faveur de la culture.

 

 

Récit de vie - Récit de vie - Récit de vie - Récit de vie - Récit de vie - Récit de vie - Récit de vie - Récit de vie -

 Le ministre, l’abbé et   le menuisier communiste

http://www.leparisien.fr/images/2011/09/25/1624602_ralite-e-bureau.jpgCe jour-là, nous sommes mi-septembre, Jack Ralite est inscrit dans la discussion sur la loi de finances. Il souhaite défendre un amendement «de justice» dit-il, un amendement qui prendrait  un petit peu aux plus riches, ô ! pas grand-chose ! Ne vous inquiétez pas…» dans le cadre de la solidarité nationale. Il a trois minutes. À la cinquième, le président de séance l’interrompt. «Cher collègue, vous avez dépassé votre temps de parole.» «Oui, répond Ralite malicieux, mais c’est intéressant ce que je vous dis, non ?» «Certes, répond le président, mais ce n’est pas le problème. Vous avez largement dépassé votre temps de parole !» «Je vous demande de me laisser terminer : c’est la dernière fois que je parle dans cette assemblée.» Silence dans le Sénat. «Dans ce cas…» Ralite s’arrêtera de parler à la douzième minute. Standing ovation pour saluer le travail, la conscience, la présence, la droiture et l’art de ferrailler sec du sénateur communiste qui ne se représentait plus aux sénatoriales à quatre-vingt-trois ans. Ralite se rassoit, souriant. Il est ému.

 

 

Impossible de tout raconter. Son enfance dans la Marne « marquée par les croix de bois », ces vastes étendues d’ossuaires à ciel ouvert que parcourait son père avec des veuves espérant trouver une alliance, un bijou, un souvenir… Son arrestation, en classe, en novembre 1942. Il a quatorze ans. «Jingot ! Grandouillet ! Ralite ! Vous êtes convoqués au bureau du principal.» Vingt-six élèves et l’aumônier du lycée seront emprisonnés. Il verra de près des hommes torturés réintégrer, le soir, la cellule, le visage tuméfié. Le Père Graser sera déporté. À son retour, Ralite et ses copains du lycée viennent l’accueillir sur le quai de la gare. En l’embrassant, l’abbé trébuche et le heurte légèrement avec une vieille croix qu’il portait à son cou. « Elle est drôle votre croix.» «Jack, tu ne devrais pas dire cela. C’est un déporté ouvrier menuisier communiste de Vitry-sur-Seine qui me l’a faite, je la trouve très belle.» C’est à l’aune de cette rencontre capitale avec un abbé, de ces mots prononcés au retour des camps, le geste de cet ouvrier menuisier de Vitry-sur-Seine qu’il n’a jamais connu qu’il doit son engagement communiste. «Ce n’est pas exagéré de dire que ce jour-là, je suis devenu communiste.»

 

http://image3.evene.fr/img/celeb/18496.jpgJournaliste à l’Humanité Dimanche, il a créé, à l’initiative d’André Carel, la rubrique Télévision, à la fin des années cinquante. Il y fait de très belles rencontres. Marcel Bluwal, Stellio Lorenzi, Jean Prat, Jean-Christophe Averty… « De 1957 à 1963, les Buttes-Chaumont étaient devenues ma deuxième maison. J’y étais tous les jours. Et c’est rue des Alouettes que j’ai rencontré Jean Vilar que j’applaudissais déjà au TNP. L’amour du théâtre vient de ma fréquentation assidue de toutes ces dramatiques lors de leurs tournages. Se montaient en direct Marivaux, Shakespeare, Tchekhov, Eschyle tandis que Vilar répétait Henri IV de Pirandello.» À cette époque, Ralite est aussi adjoint à la culture et aux écoles d’Aubervilliers. Il organise des «Téléclubs» et les Albertivillariens s’y pressent en nombre. «On regardait la pièce transmise en direct et ensuite le réalisateur et tous les comédiens nous rejoignaient. Il y avait des discussions passionnées qui duraient tard dans la nuit.» En 1959, il fait la rencontre de Gabriel Garran qui veut créer un théâtre à
Aubervilliers. «Le théâtre était dans les objectifs mais pas dans le programme des municipales.»

En 1959, il fait la rencontre
de Gabriel Garran, qui veut créer
un théâtre à Aubervilliers

 

Mais le maire d’Aubervilliers, André Karman, «Lord maire d’Aubervilliers», disait de lui Adamov, lui donne carte blanche. «Garran est embauché comme cantonnier et avec sa troupe Firmin Gémier de 70 jeunes, ils écument la ville, jouant dans la rue, dans les cages d’escaliers, les squares… L’idée d’un théâtre à Aubervilliers est née de cette expérience.» Jean-Pierre Cassel et Michel Piccoli viennent voir. Jacques Duclos et Waldeck Rocher passent eux aussi. «Je me souviens de Jean Vilar. Il est venu visiter le chantier en compagnie de Jeanne Laurent. Avec Garran, on avait les jambes qui tremblaient.» Le théâtre de la Commune est inauguré le 25 janvier 1965. «Jean Dasté et Antoine Vitez étaient venus auparavant lancer l’affaire.» Garran monte Andorra, de Max Frisch, avec Marie-Christine Barrault. «Dans la salle, il y a donc Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud, Louis Aragon et Elsa Triolet»… joli parterre, en effet.

En évoquant ces années-là, «mes années de découvertes», Ralite se souvient des «dix-neuf cars d’Aubervilliers» pour aller au Grand Palais voir l’exposition Picasso et de l’«affaire Garaudy» : «Ça discutait sec dans le parti et avec Waldeck Rochet, je l’ai invité
à venir parler… de Picasso. Ce fut un très beau moment» ; d’André Karman, le maire
d’Aubervilliers, «ouvrier fraiseur, déporté… un être exceptionnel. Je lui dois une grande partie de ma vie. Je ne voulais pas être élu, il a su trouver les mots pour me convaincre».

 

En 1973, il devient député. Un très grand souvenir, la rencontre avec Simone Veil, «une vie impressionnante, la déportation, son combat contre l’antisémitisme, une grande dame». En 1975, elle défend, comme ministre de la Santé, le projet de loi sur l’avortement. Le débat est houleux, insultant à l’égard de la ministre. «Même si elle l’a toujours nié, la violence des attaques était telle que je l’ai vu pleurer. Les arguments de la droite étaient insoutenables et dans le parti, on sortait d’une période pas bien brillante sur le sujet. Je suis intervenu deux fois. J’ai même proposé que l’on modifie l’intitulé initial de la loi qui devait comporter le mot “Avortement” pour l’intituler “Interruption volontaire de grossesse”. L’avis de Simone Veil fut favorable. C’est la première fois que je passais à la télé !»

 

En 1981, il est nommé ministre de la Santé du gouvernement Mauroy. «Un quart d’heure avant, je ne savais pas que j’allais être ministre. Nous étions en comité central, ça négociait entre Marchais, Fiterman, Mitterrand et 
Mauroy. Interruption de séance. J’attends dans le bureau de Lucien Marest et on me fait dire que Marchais m’attend à l’étage. J’arrive : “Bonjour monsieur le ministre de la Santé !” On est retournés dans la grande salle. Je riais, nerveusement. Guy Hermier en était stupéfait.» La Santé  alors que tout le monde l’attendait à la Culture? «La santé, c’est le corps, la culture c’est l’esprit !», rétorque-t-il en souriant. Ralite se souvient très bien de son arrivée avec les autres ministres communistes à l’Élysée  : «C’était tout simplement impressionnant. Quand je me suis rendu au ministère, les camarades de la CGT m’attendaient, m’ont fait une haie d’honneur…»

http://t0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcRGL0P1dVhYrSm-a765XRJncG1YqepO5DWtIkUgWrtSMprFTliLyACe qui peut sembler contradictoire ou jusqu’alors contre nature, ministre, donc des responsabilités d’État et son engagement communiste, il en fait sa force. «Je ne connaissais pas grand-chose, alors j’ai organisé un Tour de France pour connaître, comprendre.» Première étape, la lainière de Roubaix. «J’arrive à l’usine, le patron avait exposé les plus beaux tissus.» Un patron très élégant, commentant avec précision et minutie les tissages magnifiques présentés au ministre. «Ce sont vos ouvrières qu’il faut féliciter», lui suggère Ralite. Rencontre avec les médecins du travail qui

Aujourd'hui, son agenda
est encore aussi noirci que
celui d'un ministre

se veulent rassurants : «Je me rends dans les ateliers pour écouter les ouvrières. La première chose que j’entends, c’est : “Allez les copines, on débraye !” Et là, elles m’expliquent que “pour avoir un enfant, il faut qu’on fasse deux pertes”. Ce fut terrible. Alors que je partais, l’une d’elles m’a couru après : “Restez donc : on est en train de danser !”»

Autre moment fort, la visite des hauts-fourneaux de Dunkerque. Quatre-vingts ouvriers étaient morts des suites d’accidents du travail en dix ans. «Nous avons été reçus par la direction, les syndicats. On est descendus en dessous de la terre. On était chez Faust. Les gars me disaient combien c’était dur. Je prenais des notes. Ils voulaient une cinquième équipe. “Qu’en pense votre patron ?”, dis-je en me tournant vers lui. “Ah, c’est vous le patron ?” Ils n’avaient jamais vu leur patron…»

 

Ralite s’entendait plutôt bien avec François Mitterrand. Il a effectué trois voyages officiels avec lui, en Avignon, à Athènes et à Baïkonour. «Dans l’avion de retour d’Avignon, nous nous mesurions à coups d’auteurs, de lectures. À Athènes, j’ai passé trois jours avec Melina Mercouri, un torrent cette femme, quelle séduction, quelle énergie! Elle voulait récupérer les œuvres d’art grecques, et elle était féroce dans la discussion. Mais charmante, joyeuse. Avec Mitterrand, nous avons eu le privilège de visiter le Parthénon la nuit, seuls. Le vent soufflait sur les statues et on entendait jouer de la musique. C’était Maurice Béjart qui, à la même heure, dansait sa “Flûte enchantée”. À Baïkonour, je n’étais plus ministre mais le Président m’avait invité. Quand la fusée décolle, ça vous arrache des larmes…»

 

La fin des ministres communistes ?  Manifestement, il fallait partir. Quelques jours avant notre départ, j’étais à Saint-Dié pour signer un accord sur la formation professionnelle. Je m’entends dire du regard d’un syndicaliste : “Mais qu’est-ce que tu fous là ?” Le lendemain, à Aubervilliers, au centre d’action sociale, il y avait là les plus pauvres et ils me touchaient la main, l’épaule pour me dire : “Ne partez pas pour que la gauche ne nous oublie pas tout à fait.” Deux réactions diamétralement opposées.» Ralite n’éprouve aucune amertume de cette époque, de la tristesse cependant «parce que c’était dur dans le parti et que nous étions devenus des boucs émissaires. Nous étions rejetés. Il faut être passé par là pour le savoir. Mes trois camarades sont partis. Moi, je suis resté... à cause du menuisier communiste de Vitry-sur-Seine. J’ai jamais pensé que c’était la solution». Dès que Ralite prend cette décision, il reçoit des témoignages des gens des arts : «L’idée communiste t’appartient à toi autant qu’aux autres.» Cela le conforte dans son choix. Il est toujours resté en bons termes avec les trois anciens ministres communistes. «Le jour de l’An, on s’appelle. Charles Fiterman vient me voir à Aubervilliers.»

 

«La vérité, l’appréciation de la vérité, se fait dans l’Histoire. Être ministre fut une des plus grandes expériences de ma vie. Mais, je la mets au même niveau qu’Aubervilliers, le théâtre, la télévision ou l’expérience du Collège de France à Aubervilliers… J’étais un ministre heureux. Quand c’était dur, on se battait. C’était plein de contradictions mais passionnant. La grève de Poissy, alors que j’étais ministre de l’Emploi, fut très douloureuse. J’ai refusé de faire évacuer l’usine, je n’avais pas été nommé ministre pour faire appel à la police. La décision fut prise au cours d’un miniconseil des ministres en soirée. J’y étais. Je n’ai pas approuvé.»

 

Qui a déjà entendu Jack Ralite parler, en public ou en privé, sait combien il aime à citer des phrases, des mots d’auteurs. Pas pour faire étalage de ses connaissances. Ce serait stupide que de le penser. Ralite se nourrit au quotidien de littérature, relit, cherche un mot, une image, une idée qui pourraient illuminer sa pensée. Alors il les cite «avec tendresse» comme il dit. Je ne sais plus à quel moment il me parle des mains. «La main, c’est l’endroit du corps que je préfère. La main de Mme de Rênal qui prend celle de Julien Sorel dans le jardin de Verrière…» Stendhal, le Rouge et le Noir, le livre qui lui a ouvert «l’allégresse, l’intime, l’énergie». Dans son panthéon littéraire, on y croise Benjamin Constant et son «Adolphe, autre amour impossible», Marc Bloch, «cet immense historien résistant», les écrits de Robespierre «ce guillotiné de naissance comme l’appelait Julien Gracq», «Dreyfus» par Jacques Kayser… L’une de ses plus grandes fiertés, c’est d’avoir créé les états généraux de la culture en 1987, «le plus grand événement culturel depuis la guerre», avec des milliers d’artistes, d’intellectuels de France et du monde qui avaient répondu présents.

 

http://s.tf1.fr/mmdia/i/82/9/l-ancien-ministre-communiste-jack-ralite-en-octobre-2010-au-senat-10617829dfnci_1713.jpg?v=2

Aujourd’hui, son agenda est encore aussi noirci que celui d’un ministre qui alterne réunions de travail dans de multiples commissions, associations, des journées au pas de charge qui se finissent le plus souvent par une représentation théâtrale. Ralite s’intéresse au travail à travers les réflexions et les travaux d’un chercheur au Cnam, Yves Clot, qui l’a entraîné «dans cette aventure en mouvement. Ne parler que de l’emploi, c’est mutiler le travail. Cette question est centrale à tous points de vue». Ralite multiplie les rencontres, les débats à ce sujet, sans faillir. «Je suis content d’arriver à cette partie de ma vie, la partie finale comme on dit. J’ai des amis, certains sont morts, d’autres sont vivants. Karman m’a ouvert la porte d’une vie qui ne pouvait qu’être pleine. Yves Clot est en haut de l’escalier.» Et puis, soudain, il ajoute : «Je vais radoter, dit-il comme en s’excusant. Nous avons tous un héritage et nous devons le défendre mais nous en défendre aussi sinon, nous aurions des retards d’avenir. Nous serions inaccomplis.» C’est de Predrag Matvejevitch. Rencontré «pour toujours à Sarajevo pendant la guerre barbare de Bosni». Et puis, cette phrase qu’il vous lance comme une bénédiction laïque, d’un de ses poètes de chevet, René Char : «L’inaccompli bourdonne d’essentiel.»

 

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